RDC : le miel, nouveau pari économique ? À Kinshasa, l’apiculture veut sortir de l’ombre et viser le marché mondial
Longtemps relégué au rang d’activité secondaire, le secteur apicole tente aujourd’hui de se faire une place dans le débat économique congolais. Réunis à Kinshasa à l’occasion de la Journée mondiale de l’abeille, producteurs, institutions publiques, investisseurs et entrepreneurs ont affiché une ambition claire : transformer le miel congolais en moteur de croissance, d’emplois et d’innovation. Entre exportation, technologies numériques et produits dérivés, le premier Forum National sur l’Apiculture a posé une question de fond : et si l’une des prochaines richesses de la RDC ne se trouvait ni sous terre, ni dans les minerais, mais dans les ruches ?
Pendant plusieurs heures, les échanges ont mis en lumière un constat partagé par l’ensemble des participants : l’apiculture congolaise possède un potentiel important mais reste encore insuffisamment structurée pour rivaliser sur les marchés régionaux et internationaux. Les discussions ont notamment porté sur la qualité du miel produit localement, les difficultés d’accès au financement, l’organisation des producteurs ainsi que les opportunités d’exportation vers l’Europe et d’autres marchés à forte valeur ajoutée.
Dans un pays où l’économie reste largement dominée par les ressources minières, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de diversifier les sources de croissance. L’apiculture apparaît ainsi comme une alternative crédible, capable de générer des revenus en milieu rural, de favoriser l’entrepreneuriat local et de contribuer à la protection de l’environnement. Les participants ont également souligné que ce secteur, encore peu exploité, pourrait jouer un rôle dans la création d’emplois pour les jeunes et les femmes.
Le forum, organisé au Cercle Elaïs à Kinshasa, a également permis de réunir des acteurs venus de différents horizons : institutions publiques, coopératives agricoles, entreprises privées et partenaires techniques. Tous ont exprimé la même volonté de faire évoluer le secteur vers une logique plus structurée, plus compétitive et mieux intégrée dans les chaînes de valeur économiques

Une filière qui veut s’imposer dans l’économie nationale
Au cœur des discussions, la question de la transformation du secteur est revenue à plusieurs reprises. Pour les organisateurs, l’enjeu ne se limite plus à produire du miel, mais à construire une véritable filière économique capable de générer de la valeur ajoutée. Cela implique le conditionnement, la certification, la transformation industrielle et l’accès à des circuits de distribution plus larges.
La directrice générale de GRECOM RDC, Deborah Nzarubara, a insisté sur cette vision globale en expliquant que le forum devait permettre aux acteurs du secteur de mieux exprimer leurs défis mais aussi leurs ambitions. Elle a souligné que l’objectif principal était de positionner l’apiculture comme un levier économique à part entière, et non comme une activité marginale.
« Cette activité, c’est une opportunité pour nous les agriculteurs d’élever nos voix et parler des défis que nous rencontrons dans l’apiculture mais aussi des opportunités. Cette année c’est encore particulier puisque nous avons mis l’accent sur les opportunités économiques que regorge notre filière », a déclaré Deborah Nzarubara.
Dans cette logique, plusieurs participants ont insisté sur la nécessité d’un accompagnement plus structuré de l’État et des partenaires techniques afin de faciliter la professionnalisation du secteur et son intégration dans les circuits économiques modernes.
Le numérique s’invite dans les ruches avec Nyuki Tech
Parmi les innovations présentées lors du forum, la plateforme Nyuki Tech a suscité un intérêt particulier. Ce projet vise à intégrer les technologies numériques dans la gestion de la filière apicole afin d’améliorer la traçabilité, la formation des producteurs et la qualité des produits.
L’outil ambitionne de connecter les apiculteurs entre eux, mais aussi de leur offrir un suivi personnalisé et des informations techniques adaptées à leurs besoins. Dans un contexte où les marchés internationaux exigent de plus en plus de transparence sur l’origine des produits, cette innovation pourrait jouer un rôle déterminant dans la compétitivité du miel congolais.
« Nyuki Tech est cette plateforme qui rassemble tous les apiculteurs comme nous l’avons déjà fait à l’Est. Mais nous leur donnons aussi des conseils personnalisés, cela permet la traçabilité des produits du champ jusqu’au dernier consommateur », a expliqué Deborah Nzarubara en présentant la solution.
Pour plusieurs experts présents, l’intégration du numérique dans la filière constitue un tournant important, notamment pour améliorer l’organisation des producteurs et faciliter l’accès aux marchés.
Un potentiel d’exportation encore largement sous-exploité
La question des exportations a également occupé une place centrale dans les débats. Plusieurs intervenants ont rappelé que le miel congolais dispose de qualités naturelles reconnues, mais que sa présence sur les marchés internationaux reste encore limitée.
Le représentant de l’ANAPEX a notamment dressé un constat préoccupant sur le faible volume des exportations actuelles. Il a souligné que les données disponibles montrent encore une présence marginale du miel congolais dans le commerce international.
« J’ai passé mon week-end à surfer sur les statistiques, je n’ai pas vu les chiffres qui confirment les exportations sur le miel. En tout cas ce sont des chiffres trop minimes », a-t-il déclaré devant les participants.
Ce constat a relancé les discussions sur la nécessité de renforcer la structuration de la filière, d’améliorer les standards de qualité et de mettre en place des stratégies de commercialisation adaptées aux exigences des marchés étrangers. Pour plusieurs acteurs, la RDC dispose d’un potentiel encore largement inexploité qui pourrait être valorisé à condition de mieux organiser la production.
Vin, jus et cosmétiques : le miel change de visage
Au-delà des débats institutionnels, les stands installés lors du forum ont permis de découvrir une facette plus innovante de la filière apicole. Plusieurs entrepreneurs ont présenté des produits transformés à base de miel, illustrant ainsi les possibilités de diversification offertes par ce secteur.

Parmi les innovations, un vin produit à base de miel a particulièrement attiré l’attention des visiteurs. Le processus de fabrication repose sur la transformation du miel en boisson fermentée, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives commerciales pour les producteurs.
Quelques mètres plus loin, un autre exposant présentait un jus élaboré à partir de miel. Selon ses promoteurs, cette transformation permet de démontrer que le miel peut devenir une véritable matière première industrielle, capable de générer plusieurs produits dérivés.
Ces initiatives s’inscrivent dans une logique plus large de valorisation du secteur, qui ne se limite plus à la vente brute mais s’oriente vers la transformation et la création de valeur ajoutée locale. Plusieurs participants ont également évoqué le potentiel des cosmétiques, des savons et des produits de beauté à base de miel.
Les producteurs face aux défis du terrain
Malgré les perspectives évoquées, les acteurs du secteur ont rappelé que le développement de l’apiculture en RDC reste confronté à de nombreux obstacles. Le manque de financement, les difficultés d’accès aux équipements modernes et les contraintes logistiques figurent parmi les principaux défis cités.
Les producteurs estiment également que les débouchés commerciaux restent insuffisants, notamment en raison d’un manque de structuration et de visibilité du secteur. Pour plusieurs d’entre eux, le soutien des autorités publiques est essentiel pour permettre un véritable décollage de la filière.
« La difficulté est réelle surtout en ce qui concerne l’exportation du miel. Nous voulons du soutien des autorités notamment le ministère du Commerce extérieur qui a parrainé cette activité », a lancé Julie Tshibola, membre de la fédération des femmes entrepreneurs du Congo.
Ce plaidoyer traduit une attente forte des acteurs du secteur, qui souhaitent voir des politiques publiques plus adaptées aux réalités de terrain et aux ambitions de développement de la filière.
Un secteur encore en phase de construction
En marge des panels, plusieurs participants ont également partagé leurs impressions sur l’événement. Pour beaucoup, ce forum a permis de mieux comprendre les opportunités offertes par l’apiculture, mais aussi les défis à relever pour structurer durablement le secteur.
Un apiculteur présent a reconnu que cette rencontre avait changé sa perception du métier. Il a expliqué avoir découvert de nouvelles possibilités de transformation et de valorisation du miel qu’il ne connaissait pas auparavant.
« Cette séance nous a permis de beaucoup apprendre. Je suis apiculteur et je ne savais pas que le miel pouvait être transformé en tant d’autres produits », a-t-il confié.
Ces témoignages illustrent une réalité importante : le développement de l’apiculture en RDC ne repose pas uniquement sur les investissements financiers, mais aussi sur la formation, la sensibilisation et le changement de mentalité.
Vers une nouvelle vision économique du miel congolais
À l’issue de ce premier Forum National sur l’Apiculture, une idée s’impose progressivement : le miel congolais pourrait devenir bien plus qu’un produit agricole. Il pourrait s’inscrire dans une stratégie de diversification économique, en complément des secteurs traditionnels.
Cependant, ce potentiel ne pourra se concrétiser qu’à travers des efforts coordonnés entre l’État, les producteurs, les investisseurs et les partenaires techniques. Structuration, financement, innovation et accès aux marchés apparaissent comme les quatre piliers essentiels pour transformer cette ambition en réalité.
À Kinshasa, les discussions ont ainsi ouvert une perspective nouvelle sur un secteur encore discret mais porteur d’espoir. Dans un pays en quête de diversification économique, les ruches pourraient bien devenir, à leur manière, un espace stratégique de croissance.
Ben Tshokuta



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