De Kiev-Moscou à l’Afrique : quand les missiles en Ukraine asphyxient les ménages africains

Chaque fois que les bombes tombent à Kiev ou que les missiles s’abattent sur la Russie, c’est le panier de la ménagère africaine qui tremble. L’enlisement du conflit en Europe de l’Est n’est plus une simple actualité internationale lointaine. C’est une réalité brutale qui s’invite à la table de chaque foyer africain, démontrant que, dans un monde hyperconnecté, l’indifférence face à la guerre se paie cash au marché.

Comme en RDC, à des milliers de kilomètres du front, Kinshasa, sa capitale, subit de plein fouet l’onde de choc économique d’un conflit total qui dure depuis plus de deux ans. Dans ce jeu destructeur de lancers et de ripostes, la paix semble lointaine. Si les populations civiles ukrainiennes et russes paient le prix du sang, le reste du monde, lui, paie le prix fort sur le plan financier. Pendant que Kiev saigne, l’Afrique suffoque.

Le blé et le poisson sous haute tension

Les blocages logistiques en mer Noire et la flambée du fret maritime international agissent comme un nœud coulant sur l’économie congolaise, très dépendante des importations. Deux produits phares du quotidien illustrent cette asphyxie importée : le pain et le poisson. Le prix du sac de farine de blé de 25 kg a enregistré une hausse brutale de 7,6 % sur les marchés kinois, grimpant de 46 000 à 49 500 FC. Cette augmentation mécanique prive déjà les ménages les plus modestes de leur ration quotidienne. Le prix d’un carton de poissons chinchards de 20 kilogrammes à Kinshasa est passé de 195 000 à 205 000 Francs congolais (FC), soit une hausse de 5 %. Les protéines de base sont elles aussi touchées. Appelé mpiodi, ce poisson congelé ultra-populaire explose en raison des coûts de transport. L’approvisionnement des chambres froides de la capitale devient un casse-tête financier, entraînant une hausse des prix sur les étals de Matete ou de Gambela.

La crise s’étend à toute l’Afrique : de central a l’Ouest, du Maghreb à l’Afrique de l’Est

La République démocratique du Congo n’est que le reflet d’une détresse continentale. En Afrique centrale, aux côtés de la RDC, le regard de notre média s’est porté également sur le Cameroun et le Congo-Brazzaville. Ces deux pays dépendent fortement des importations de blé et de farine.Au Cameroun, selon les rapports officiels diffusés par la Voix de l’Amérique (VOA Afrique), la pénurie de blé induite par le blocage des ports de la mer Noire a provoqué une hausse directe de 40 % du prix du pain sur les marchés urbains comme Yaoundé et Douala. Ce bond mécanique s’appuie sur la hausse des coûts de production sortie-usine, documentée à hauteur de 11,3 % par l’Institut national de la statistique (INS) du pays dès les premiers mois du conflit.

Par ailleurs, au Congo-Brazzaville, l’indice des prix des produits vivriers importés, analysé par l’agence Adiac-Congo, confirme que le pays subit les contraintes de l’offre mondiale de blé et de tournesol. Le rationnement et l’augmentation des coûts logistiques maritimes ont entraîné une hausse du prix du sac de farine sur les marchés de Brazzaville. Cette poussée inflationniste s’est directement répercutée sur les coûts du transport urbain, l’augmentation du prix des carburants raffinés au niveau mondial venant alourdir les charges d’exploitation des transporteurs locaux.

En Afrique de l’Ouest, dans les pays du Sahel comme le Mali, le Burkina Faso et le Sénégal, le canal de transmission de la crise ne repose pas uniquement sur les produits alimentaires finis, mais principalement sur les facteurs de production agricole. L’Inter-Réseaux Développement Rural souligne que le conflit a provoqué un doublement (une hausse de 100 %) du prix des engrais importés sur le continent. Les perturbations sur des composés chimiques clés, comme l’urée, ont poussé les projections de hausse globale à près de 60 % selon les données de la Banque mondiale relayées par Jeune Afrique.

Menaces sur les rendements au Mali, au Burkina Faso et au Sénégal

Puisque plus de 80 % des engrais utilisés en Afrique subsaharienne sont importés, la raréfaction des intrants russes a contraint les exploitants agricoles soit à payer des tarifs prohibitifs, soit à réduire drastiquement l’usage des fertilisants. Pour des économies basées sur le coton et les cultures vivrières, ce déficit d’intrants crée un risque direct de baisse des rendements à l’hectare, alimentant à son tour l’inflation alimentaire locale. Face à ce péril, bien que des États comme le Sénégal ou le Burkina Faso aient dû mobiliser des subventions massives (comme l’enveloppe de 126 milliards de FCFA au Sénégal) pour stabiliser artificiellement l’accès aux engrais de type NPK et à l’urée pour les campagnes agricoles, la situation demeure complexe.

Plus au nord, l’Égypte, premier importateur mondial de blé, subit de plein fouet l’arrêt partiel du commerce en mer Noire. Dépendante à 80 % de la Russie et de l’Ukraine pour son approvisionnement céréalier, l’économie égyptienne a vu l’inflation globale de ses produits alimentaires bondir à un taux historique de 60 %, plongeant des millions de familles dans la précarité et obligeant l’État à dévaluer sa monnaie à plusieurs reprises.

En Afrique de l’Est, le Kenya fait face à une double peine. Très dépendant des engrais russes, le pays a vu le prix du sac de fertilisants grimper de 70 % (passant de 3 500 à 6 000 shillings kényans). Cette flambée des coûts de production agricole a mécaniquement entraîné une hausse de 16 % du prix de la farine de maïs, l’aliment de base de la population locale, provoquant d’importantes tensions sociales dans les rues de Nairobi. Le Nigeria, géant démographique du continent, n’est pas épargné malgré son statut de producteur de pétrole. L’explosion du coût du blé importé a provoqué une hausse de 35 % du prix du pain sur les marchés de Lagos et d’Abuja.

De plus, la hausse mondiale du prix du carburant raffiné (le pays important la quasi-totalité de son essence) a fait grimper l’inflation nationale à plus de 24 %, étouffant le pouvoir d’achat de la classe moyenne nigériane. La Tunisie également illustre parfaitement cette fragilité. Avec une dépendance de près de 50 % au blé ukrainien pour la fabrication de ses pâtes et de sa semoule, le pays subit une pénurie structurelle. Les prix des produits alimentaires de première nécessité non subventionnés ont enregistré une augmentation moyenne de 15 %, contraignant le gouvernement à rationner certaines denrées dans les supermarchés.

L’État congolais au garde-à-vous budgétaire

Face à cette dégringolade du pouvoir d’achat, la RDC se positionne parmi les nations qui s’engagent à redresser la situation. La Banque centrale du Congo (BCC) affiche une inflation nationale cumulée de 6,034 %, projetant un rythme annuel alarmant de 10,191 %. Pour éviter l’implosion sociale, le gouvernement congolais multiplie les efforts pour stabiliser le franc congolais autour de 2 262 CDF pour un dollar. Mais, surtout, l’exécutif congolais est contraint de consentir à de lourds sacrifices budgétaires : l’État injecte des subventions massives pour bloquer le prix du carburant à la pompe. Sans ce bouclier public sur les produits pétroliers raffinés, c’est tout le système des transports urbains kinois qui s’effondrerait, entraînant une hausse généralisée de tous les produits de première nécessité.

Un monde condamné à la paix

Cette crise mondialisée montre les limites des politiques d’amortissement. Les budgets nationaux africains ne pourront pas indéfiniment éponger les externalités négatives d’un conflit majeur en Europe. Les grandes puissances et les instances de gouvernance mondiale doivent impérativement s’imprégner de la gravité de la situation.

Il ne s’agit plus seulement de diplomatie humanitaire, mais d’une nécessité de survie collective. Tant que la guerre s’enflammera entre la Russie et l’Ukraine, aucun continent, aucune économie et aucun consommateur, de Washington à Pretoria en passant par Libreville, ne sera épargné par le brasier.

MULEBOURG

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